Śīrṣāsana : la reine des postures… mais pas pour les raisons qu’on croit
Śīrṣāsana (sirsa ou sirsha = tête asana = posture) ou shirshāsana , la posture sur la tête, est souvent surnommée la reine des asanas. Impressionnante, elle fascine autant qu’elle intimide.
On la présente parfois comme une posture miracle qui « envoie du sang frais au cerveau », améliore la concentration, rajeunit le corps et clarifie l’esprit.
Pour cette posture que je n’aime pas particulièrement mais qui a été demandée par mes élèves, j’avais besoin de revenir dans mes livres pour comprendre le pourquoi du comment. Entre mythe et réalité, que dit réellement le yoga ? Et que dit la physiologie ?
Origine et symbolique de Śīrṣāsana
Dans les textes classiques du Hatha Yoga, notamment la Hatha Yoga Pradipika (XVe siècle), Śīrṣāsana est décrite comme une posture majeure, associée à l’inversion des flux, aussi bien physiques qu’énergétiques.
Symboliquement, se mettre sur la tête, c’est :
- renverser le point de vue habituel,
- quitter la verticalité “fonctionnelle” du quotidien
- inviter le mental à lâcher ses repères.
Dans la tradition, les inversions sont aussi reliées à l’idée de faire remonter l’énergie (prāṇa) vers les centres supérieurs, en particulier Ajna Chakra (le centre de la clarté et de l’intuition)
Selon Anna Trökes, enseignante de yoga allemande que j’adore, dans son livre Yoga perfectionnement : « Toutes les voies du yoga transmises au cours des siècles, voire des millénaires, ont exactement le même but: découvrir où nous nous sommes fourvoyés ou enlisés dans notre vie, puis nous aider à changer de cap pour de bon, grâce aux propositions et à la pratique du yoga. Le premier pas symbolique dans une nouvelle direction consiste à envisager d’autres points de vue. Comme par exemple, se mettre sur la tête pour constater que le monde nous apparaît alors tout différent de notre représentation habituelle. Il s’agit aussi d’envisager d’aller à contre-courant (pratipaksha) pour donner à notre vie une nouvelle orientation. »
Śīrṣāsana n’est donc pas seulement une posture physique, mais une posture profondément symbolique et méditative.
Les bienfaits
Sur le plan physique
- Renforcement des épaules, des bras et du centre du corps.
- Amélioration de la posture et de la stabilité.
- Stimulation du système vestibulaire (équilibre).
- Modification du retour veineux et lymphatique.
Sur le plan mental et émotionnel
- Amélioration de la concentration.
- Apaisement du mental.
- Développement de la confiance (et parfois confrontation à la peur).
- Sensation de clarté
Les contre-indications
Śīrṣāsana n’est pas une posture anodine. Elle est contre-indiquée ou à pratiquer avec un avis professionnel en cas de :
- Hypertension non contrôlée.
- Glaucome, décollement de rétine, problèmes oculaires.
- Problèmes cervicaux ou hernie discale.
- Antécédents d’AVC.
- Migraines sévères.
- Problèmes d’équilibre importants.
- Problèmes d’épaules.
Et surtout :
ce n’est pas une posture obligatoire, ni un passage obligé dans une pratique de yoga “réussie”. Le yoga ne se mesure pas en degrés d’inversion.
Et le sang dans le cerveau ?
Dès que nous parlons de cette posture, j’entends des choses très bizarres : grâce à cette posture, « le cerveau baigne dans le sang », « il est alimenté de sang frais » ou encore « le cerveau est nettoyé ».
Pourquoi c’est faux ? Parce que le cerveau est déjà l’organe le mieux irrigué du corps.
Même en position debout, assise ou allongée, le cerveau reçoit en permanence environ 15 à 20 % du débit cardiaque total. Il est vitalement prioritaire. S’il manquait de sang, on perdrait connaissance en quelques secondes et tout le temps, à chaque changement de station.
Le cerveau s’auto-régule
La circulation cérébrale est régulée par un système extrêmement précis appelé autorégulation cérébrale.
Cela signifie que le cerveau ajuste lui-même le diamètre de ses vaisseaux pour maintenir un débit sanguin stable, quelle que soit la position du corps.
Debout. Couché. En chien tête en bas. En Śīrṣāsana.
Le débit reste globalement constant.
Sinon, chaque inversion serait un risque majeur d’hémorragie cérébrale. Ce qui, heureusement, n’est pas le cas.
Ce qui change vraiment en inversion
Ce qui se modifie, ce n’est pas un “afflux de sang frais”, mais plutôt :
- la pression veineuse,
- la répartition des fluides,
- le retour veineux et lymphatique,
Autrement dit : on ne “rajoute” rien au cerveau, on change la dynamique des pressions et des perceptions internes.
D’où vient alors ce mythe du sang dans le cerveau ?
Probablement du langage poétique du yoga que l’on a traduit en un langage pseudo scientifique. Et dire que :
- ça “irrigue”,
- ça “oxygène”,
- ça “nettoie”,
- ça “rafraîchit le cerveau”
- qu’il y a « plus de sang »
c’est peut-être imagé, parlant, inspirant, mais ce n’est pas scientifique et je trouve que ça peut induire en erreur sur la compréhension de notre corps et de son fonctionnement. On mélange ici le symbolique avec le physiologique.
La vraie magie de Śīrṣāsana
La vraie magie n’est pas dans le sang. Elle est dans le changement de perspective. Śīrṣāsana ne donne pas quelque chose au cerveau. Elle invite le mental
à lâcher le contrôle,
à sortir de ses automatismes
à expérimenter l’instabilité
C’est une posture qui enlève le superflu. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin pour y voir plus clair…

